Le Brodeur de souvenirs

En parcourant les rues de la ville où j’ai vécu mon enfance, mon adolescence et une partie de ma vie d’adulte, une évidence m’est apparue dans toute sa simplicité. Elle a changé ! Des nouveaux quartiers, de nouvelles enseignes, des rues zébrées de nouveautés. C’est toujours elle pourtant. Son énergie, son aura personnelle. Je m’y sens toujours chez moi. A jamais mon cœur lui est attaché. Oui, je suis amoureuse de cette ville. Longtemps, elle fut mon port, ma citadelle.

Puis un jour, je suis partie pour de bon, avec ma vaisselle, mes cartons et au cœur un déchirement qui me surprit. Tel un chevalier quittant sa belle, alors même qu’il lui avait juré allégeance, la culpabilité m’a longtemps habitée. Je le sais, c’est un peu étrange. Je ne me l’explique pas moi-même. Désormais, lorsque j’y reviens balader mon âme et mes semelles, je ressens sa présence comme une étreinte.

Récemment, en observant ses rues défigurées, non conformes à mes souvenirs, j’ai émis le souhait un peu fou de remonter le temps. Même pour un aller-retour de quelques heures. Une récréation. Revenir en arrière, revivre ces moments passés, suspendus dans le temps. Juste comme ça, en passagère clandestine. A nouveau me plonger dans l’ambiance, humer les vapeurs d’essence, monter dans un vieux bus, m’assoir sur le banc du square disparu, me promener dans les espaces libres du cimetière, là où les tombes n’existeraient pas encore, puisque les futurs occupants seraient toujours vivants.

Puis j’ai réalisé l’inavouable, le tabou suprême : les souvenirs sont des mensonges, des falsificateurs d’évènements. Ne sont-ils pas plus beaux, plus intenses que la réalité ?

Nous caressons souvent la bête de l’étrange. Les souvenirs remontent, s’extirpent. La ronde se fait puissante, haletante. Sur les oripeaux, l’habit se vêt de lumière. Nous nous remémorons avec exaltation la fête d’anniversaire, la virée au bord du lac, la partie de billes dans le préau de l’école, les premiers regards enamourés, le café où l’on retrouve la bande, l’école que l’on se réjouit de quitter. Sans oublier, le photomaton dans lequel on a fait tant de photos et piqué tant de fous rires.

Tu te souviens ? Là il y avait un café et là-bas un vendeur d’hamburgers – les meilleurs de la ville. Te souviens-tu des rues désertes à la sortie des discothèques, la course sur les pavés pour arriver la première à la station de taxis ? Ici, j’ai appris à nager. Là il y avait un grand jardin et…. rien ne reviendra plus. Ce qui n’est plus vécu est perdu. C’est fichu.

Rien n’est plus fragile et moqueur que le souvenir d’un instant fugace de bonheur. C’est une parenthèse de plénitude au milieu des éclats de voix de la route qu’il va bien falloir continuer.

Saluons ces obsèques de poussière, qui ont l’art et la manière d’accommoder les restes, de remettre la table avec les couverts d’hier. Elles saupoudrent d’éternité les moments figés, englués, collés au fond du panier.

Réside en nous un metteur en scène génial, capable de transformer les faits quelconques en orgasme de conte de fées. Travelling avant, musique, lâcher de papillons, ciel plus bleu que bleu. Herbe plus verte que verte.

Je me souviens d’un film d’Elia Kazan, vu l’été de mes quinze ans, Splendor in the Grass. C’est un vieux film de 1961 avec entre autre Nathalie Wood. Le film se termine sur un vers de William Wordsworth (poète anglais 1770-1850) – Bien que rien ne puisse ramener le temps de l’éclat de l’herbe, de la splendeur des fleurs ; nous ne nous lamenterons pas, mais puiserons des forces dans ce qui en subsiste. Ce vers, résume bien mon sentiment face à l’éclat supposé de nos souvenirs.

L’intemporelle illusion que les clés de l’espérance s’organisent autour de ces splendeurs passées. Cela nous rassure et conserve gaiement intacts ces moments où tout était mieux, beau, tendre, heureux.

J’appelle cela le syndrome de Noël. Nous nous appliquons souvent à recréer la magie de nos Noëls d’antan. Mais les avons-nous réellement vécus ?

N’est-ce pas, une fois encore, le nécessaire mensonge, gardien de la possibilité que notre vie peut être pleine d’allégresse. Si cela a existé un jour, ça peut revenir. Non ?

Tout se crée dans la petite échoppe du brodeur de souvenirs, un artisan embellisseur, le Gepetto de notre mémoire.

Prenez votre plus beau souvenir. Disséquez-le, retournez-le, réappropriez-vous en son essence. Que reste-t-il ? En vrai ? La nostalgie est le résultat de la lutte inégale entre la mémoire et la réalité. Seul préjudice, cette petite entaille, là, près du cœur.

Mais quel puissant moteur de vie que ces mensonges que l’on se chuchote à l’oreille ; ces films que l’on se repasse dans la tête. Nos légendes personnelles font de nous ce que nous sommes. Elles mettent du baume sur les cicatrices, bien réelles celles-ci. C’est dans cette densité lumineuse que nous puisons les élans qui nous poussent à poursuivre notre marche vers cette possible éternité.

Alors, ça vous dit une petite virée dans le passé ? Une machine à remonter le temps très sophistiquée habite dans vos souvenirs.

Il suffit d’une odeur, d’une chanson ou d’une photographie pour initier le voyage. Mais je me dois de vous avertir que le prix à payer est le douloureux retour à la réalité.

Pourquoi vous mentirais-je ?

 

A l’origine, j’ai écrit ce texte pour participer à un concours littéraire (Association vaudoise des écrivains) et j’ai eu le plaisir d’être classée 8ème au palmarès 2014.

Je suis ravie de vous le faire découvrir 😊

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17 commentaires sur “Le Brodeur de souvenirs

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  1. Votre texte sur le passé, la mémoire, les souvenirs et les illusions est vraiment très réussi. Je ne le découvre qu’aujourd’hui. Je voulais le compléter avec quelques éléments personnels. Il ya eu dans ma vie passée tant d’événements douloureux qu’ils ont trop souvent éclipsé les moments heureux. Mais maintenant, la chance a tourné et je savoure les précieuses pépites du bonheur. Comme si les souffrances passées avaient construit ma vie actuelle…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Domi pour votre commentaire. Oui, en effet, c’est constat que je fais également. Tant de combats, de deuils, d’errances et un jour nous rencontrons des instants lumineux, des moments de bonheur. Et même si les souffrances passées feront à jamais partie de nous, elles s’estompent et laissent la place à la sérénité et la joie.
      Je suis sincèrement heureuse de te lire.
      A bientôt, Domi !

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  2. A reblogué ceci sur News from Ibonocoet a ajouté:
    Sur le Blog « Les petits bla-bla de Dom « , vous retrouverez ce superbe texte de Dom écrit en 2014.

     » Tu te souviens ? « … Telle est l’une des question posée par Dom au début de l’un des paragraphes de son texte. Et cette question ? C’est bien l’éternelle question que nous nous posons tous, à un moment ou à un autre de notre existence alors que nous essayons de retenir entre nos doigts, les grains de sable d’un temps qui s’écoulent dans le sablier de notre vie, un temps qui nous mènera de vie à trépas.

    Ne sommes-nous pas un peu tous  » à la recherche du temps perdu  » qui ne sera peut-être jamais retrouvé ?

    Merci Dom

    John Ibonoco

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, je pense que nous ne sommes pas les seules d’ailleurs, juste quelques heures 😉 Des sortes de vacances dans notre propre vie, évidemment aux moments les plus cool. Et puis, les voyages dans le Temps tout court, c’est un grand trip perso. Mais bon, là c’est surtout de la science fiction…
      Merci Marina pour ce commentaire 🙂 entre voyageuse du Temps

      Aimé par 1 personne

  3. Tu as bien raison, d’autant que le mensonge c’est mal.

    Ton texte est magnifique.

    Hasard du calendrier, je suis justement en escapades temporelles diverses et fugaces depuis quelques jours. Mon chemin longe, chevauche et revisite ces rails « d’Avant »… sauf que fort de l’expérience et pas dupe pour un sou je les (re)vis d’une façon bien différente. Étrange même. Mais je m’égare, tout ceci est une autre histoire.

    Merci pour le partage 🙂

    PS: mais que devient Orion ?

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    1. Merci Fred pour ce commentaire qui me touche beaucoup. Je te souhaite de ne pas te perdre dans tes escapades et d’y trouver ce que tu cherches. Plein de bonnes choses à toi.
      En ce qui concerne Orion, tu sais bien que les chats n’en font qu’à leur tête 😊 mais il sera bientôt de retour. Il attend surtout que son scribe se mette à la tâche…

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